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Cecilia Bartoli en duo avec Sol Gabetta dans son nouvel album
8 nov. 2017 • PanoramasCecilia Bartoli

Cecilia Bartoli en duo avec Sol Gabetta dans son nouvel album

Vivaldi, Haendel, Albinoni, Porpora, Gabrielli… Cecilia Bartoli & Sol Gabetta unissent voix et violoncelle pour des duos éblouissants d’airs baroques, dont des pièces en première mondiale, dans leur album « Dolce Duello » à paraître le 10 novembre.

Le XVIIIe siècle fut l’ère des duels. Les hommes réglaient leurs différends à coups de poings, coups de couteau, ou dans de bagarres à mains nues. Les gentilshommes, eux, se départageaient à l’épée dans des escarmouches extrêmement ritualisées où comptaient surtout l’honneur et l’habileté. Toutefois, il s’agissait uniquement de combats symboliques, destinés non pas à blesser la chair, mais la fierté.

Cette philosophie s’est élargie aux théâtres lyriques, où comme le décrit Charles Burney avec brio, les rivalités entre solistes transformèrent non seulement la manière d’interpréter la musique, mais aussi la manière de l’écrire. Ce qui autrefois avait été un duo était désormais un duel — un conflit musical de surenchère pyrotechnique qui propulsait les chanteurs et les instrumentistes vers de nouveaux sommets de virtuosité, où ils faisaient assaut non pas de coups, mais de beauté.

Si les duels musicaux ont fleuri dans les pages sophistiquées et très ornementées de l’ère baroque, leurs origines sont bien plus anciennes. La mythologie grecque nous raconte l’histoire du tout premier affrontement de ce type — qui opposa Apollon, le dieu de la musique en personne, jouant de sa lyre, et Pan, le dieu de la nature, armé de sa flûte. A mesure des affrontements, les deux dieux jouaient des sons toujours plus beaux les uns que les autres. Apollon fut tout de même couronné vainqueur, car, pour se démarquer de Pan, il s’était mis chanter, en plus de son jeu à la lyre.

Cette idée s’est répétée nombreuses fois dans l’Histoire de la Musique : les concours de chant des maîtres-chanteurs wagnériens sont fondés sur ceux des minnesänger allemands du Moyen-Âge. Même Bach faillit concourir pour sa réputation : il devait disputer un duel avec Louis Marchand, un virtuose français du clavier, mais celui-ci disparut la nuit précédant l’affrontement. Selon la légende, ayant entendu Bach répéter, Marchand prit la fuite pour éviter l’humiliation d’une défaite certaine. Ainsi débuta une série de joutes de haute volée entre virtuoses du clavier, comme notamment la bataille musicale de Mozart avec son confrère compositeur et pianiste Muzio Clementi, ou encore le bras de fer de Liszt contre Sigismond Thalberg en 1837.

Quand on parle de musique, on parle d’harmonie, de consonance, d’accord et de concorde. Pourtant, l’harmonie ne raconte que la moitié de l’histoire. En effet, en musique, il ne peut y avoir de résolution sans tension ; chaque drame a besoin d’un conflit, et de nombreuses formes musicales célèbrent et promeuvent elles-mêmes la rivalité entre idées musicales ou entre individus. Que l’on songe aux échanges virtuoses des concerti grossi de Corelli — des solos recherchés échangés entre deux violonistes rivaux, chacun s’efforçant de surpasser l’autre dans des arabesques de doubles croches plus vives et plus complexes —, aux nombreux solistes qui se font concurrence dans les Concertos brandebourgeois plein de caractère de Bach, où même la sonate classique, avec ses deux thèmes musicaux contrastés qui se disputent la préséance. Et surtout, que l’on pense au concerto, une joute intellectuelle qui oppose le soliste et l’orchestre dans une forme musicale qui tient la fois de la conversation et de la dispute, le prix étant une éblouissante cadence soliste pendant laquelle le rival est réduit au silence.

Mais si le concerto est le plus raffiné et le plus prolongé des duels musicaux, l’air obbligato du XVIIIe siècle, avec son ardente partie instrumentale soliste, est indéniablement le plus spectaculaire. Pour la première fois, la concurrence transcendait les frontières musicales, opposant le chanteur et l’instrumentiste — une voix humaine contre une anche de hautbois, un torse métallique de trompette ou le ventre en bois d’un violoncelle. Les stupéfiantes arias de Scarlatti, Haendel, Bach et de leurs contemporains invitent aussi bien le chanteur que l’instrumentiste à faire des emprunts de technique à son rival, demandant plus de vitesse et de précision  à la voix et une plus large palette émotionnelle à l’instrument.

Ce qui en résulte est fonction des instruments choisis par le compositeur : une verve martiale et guerrière dans les airs, des lamentos éplorés pour le hautbois. Toutefois, les airs avec violoncelle se distinguent des autres : il y a en eux une dimension exceptionnellement humaine, une intimité de l’ordre de la conversation entre voix et instrument, qu’aucun autre duo ne peut égaler. “Quand j’ai commencé apprendre le violoncelle, je suis tombé amoureux de cet instrument parce qu’il ressemblait une voix — la mienne.” Mstislav Rostropovich n’est pas le seul à relever la qualité étonnamment vocale, presque humaine, du violoncelle. Ce lien, beaucoup d’autres l’ont fait, en raison du timbre exceptionnellement sonore et velouté de cet instrument, et de sa tessiture qui englobe celles d’une soprano, d’une alto, d’un ténor et d’une basse en un seul flux sonore androgyne. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi.

Pour les philosophes classiques, les instruments à vent étaient le nec plus ultra. On les considérait comme organiques, dotés d’un naturel que les cordes fabriquées par les hommes ne possédaient pas et qui rapprochait davantage la musique de la voix, ce don de Dieu. Mais les temps changent, les opinions évoluent, et petit petit, la manière d’émettre le son devint moins importante que le son lui-même. Tout d’un coup, le violoncelle, avec sa rhétorique sans paroles et son timbre richement caractéristique, éclipsait ses rivaux, étant en mesure de consommer une union musicale résolument plus profonde avec la voix, l’accompagnant d’un “chant” d’autant plus éloquent qu’il n’émergeait pas d’une gorge humaine. Avec son ample tessiture, le violoncelle lance un défi à la voix et la pousse jusqu’aux limites de ses capacités physiques. Les chanteurs doivent faire preuve d’une agilité inimaginable pour pouvoir espérer égaler cette force musicale surhumaine, qui saute allègrement les plus larges intervalles — de fait, la longueur de l’archet, ce souffle humain incarné en crin de cheval, est sa seule limite. Ce qu’offre le chanteur est plus subtil mais tout aussi probant, et le bois, les cordes et l’habileté technique se retrouvent au défi d’égaler la musique même de la nature, de mettre au jour les émotions et les pensées vibrant dans un corps qui est son propre instrument.

Alors, qui est le gagnant de ce conflit musical très disputé ? Le réponse est toujours la même : c’est l’auditeur, témoin silencieux d’une bataille de beauté qui distille la musique sous sa forme la plus pure et la plus extrême — une musique qui est la fois un duo et le plus doux des duels.

EMBARGOOOOOOOOOOOOOOO

Cecilia Bartoli & Sol Gabetta

Dolce Duello

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