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Debussy : French touch ou l’esprit français
5 jan. 2018 • Panoramas

Debussy : French touch ou l’esprit français

Depuis 400 ans, l’approche des changements de siècle a toujours vu naître les génies qui ont bouleversé l’évolution de la musique classique : Monteverdi compose son Orfeo en 1607, Bach est âgé de quinze ans en 1700, Beethoven de trente en 1800, sa Symphonie n° 5 est créée en 1808. Claude Debussy (1862-1918) sera leur successeur, son opéra Pelléas et Mélisande est achevé en 1902.

Replaçons Debussy dans son contexte historique : quand il nait le 22 août 1862, Charles Gounod (1818-1893) domine l’opéra en France, Georges Bizet (1838-1875) n’a pas encore composé Carmen ni Jules Massenet (1842-1912) ses grands chefs-d’œuvre. Dans le domaine instrumental, Camille Saint-Saëns (1835-1921) est le chantre de l’académisme, César Franck (1822-1890) celui d’un ascétisme pourtant tout empreint de chromatisme wagnérien, un style qui fera école. A l’étranger, Richard Wagner (1813-1883) ébauche la composition de ses plus grands opéras, de Tristan und Isolde en 1865 au Parsifal de 1882, exerçant une influence considérable sur plusieurs générations de musiciens. Giuseppe Verdi (1813-1901) vient d’achever La Force du destin et s’apprête à porter aux nues l’opéra italien.

Difficile, au sein de telles influences, de se frayer un chemin ; il faudra à Debussy du temps pour trouver son style et certaines de ses œuvres de jeunesse, telles les Arabesques, conservent un aspect « fin de siècle » qui témoigne de ses tâtonnements. Il faudra attendre la fin de ses études au Conservatoire et de son séjour à la Villa Médicis (il obtient le 1er Prix de Rome en 1884 avec sa cantate L’Enfant prodigue) pour que sa personnalité éclate au grand jour : cet esprit farouche rejette toutes les conventions préétablies dans tous les domaines, qu’il s’agisse de la forme (particulièrement de la structure ABA de la forme-sonate), de l’harmonie ou même du rythme. Debussy va peu à peu braver tous les interdits et livre son premier grand chef d’œuvre en 1894. Laissons à un jeune Maurice Ravel de 19 ans le soin d’en faire l’éloge : « C’est en entendant Prélude à l’après-midi d’un faune que j’ai compris ce qu’était la musique » dira-t-il bien plus tard. En 1902, c’est au tour de Pelléas et Mélisande de révolutionner l’opéra en articulant d’une manière tout à fait inédite la ligne mélodique autour de la prosodie. Suivront les grandes pages de la maturité, La Mer et les Images pour orchestre, Préludes et Etudes pour le piano. Son ballet Jeux (1913), créé par les Ballets Russes la même année que Le Sacre du printemps de Stravinsky, résume à lui seul cette révolution debussyste : éparpillement de la mélodie, diffraction du son, resserrement de la structure interne. Debussy ne rejette pas la forme, c’est juste qu’il en invente une pour chaque œuvre nouvelle. Il demeure un paradoxe : s’il ouvre toutes grandes les portes de la liberté, rejetant toutes les structures traditionnelles, il n’en reste pas moins, de par son sens de l’unité et de la concision, un classique et partage avec Ravel son admiration pour les maîtres français du XVIIIe siècle, Couperin et Rameau, comme en témoignent notamment sa Suite bergamasque ou Pour le piano. A l’ultime fin de sa vie, il souhaitera à nouveau leur rendre hommage en projetant la composition de « six sonates pour divers instruments » : seules trois verront le jour, Debussy s’éteint le 25 mars 1918.

Il serait très hasardeux de lui coller, comme on a si souvent essayé de le faire, une étiquette, que ce soit celle d’« impressionniste » où de « symboliste ». Son art est avant tout « sensoriel » : le titre de ses œuvres suggère des sensations mais n’est jamais descriptif. Debussy reste un cas unique, inclassable, et il n’aura pas de disciples à proprement parler. Par contre, son influence est considérable sur toute la musique au XXe siècle, sur ces proches contemporains, Igor Stravinsky et Béla Bártok en tête, puis sur Olivier Messiaen et ses disciples jusqu’à Pierre Boulez, voire au-delà.

 

En matière d’interprétation debussyste, parler d’une véritable « école française » serait réducteur. Dans cet album, un seul de ces artistes a bien connu Debussy et apporte un témoignage direct : Pierre Monteux, qui fut l’assistant d’André Messager lors de la création de Pelléas et Mélisande, et le créateur de Jeux en 1913. D’autres étaient enfants ou adolescents à la mort de Debussy : Jean Fournet, Manuel Rosenthal et Jacques Février, ces deux derniers étant en outre des proches de Maurice Ravel. Tous les autres ont en commun une forme de tradition interprétative héritée de l’enseignement qu’ils ont reçu de professeurs qui ont pour noms Pierre Barbizet, Lucette Descaves, Yvonne Loriod, Claire Croiza, Lazare Lévy ou Robert Casadesus. Cette tradition se résume simplement : point de grandes effusions, c’est plutôt à la recherche de la couleur qu’il faut s’attacher. La musique de Debussy, comme celle de Ravel, est sensible mais jamais extravertie. Leur style à tous pourrait se résumer en trois mots : clarté, pudeur et sensibilité. Debussy ne disait-il pas lui-même : « L’esprit français, c’est quelque chose comme la fantaisie dans la sensibilité » ?