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Le Songe de Gerontius d’Elgar
12 juil. 2017 • ActualitésDaniel Barenboim

Le Songe de Gerontius d’Elgar

Le Songe de Gerontius d’Elgar, UN VOYAGE DANS L’AU-DELÀ

Edward Elgar, dont le talent est apparu au grand jour au tournant du XXe siècle, a permis à la musique britannique de revenir sur le devant de la scène internationale après une longue traversée du désert. La réputation de ce compositeur, qui a su enrichir de manière originale autant les genres vocaux qu’instrumentaux et trouvé de bonne heure un langage personnel, a vite dépassé les frontières du Royaume-Uni. Des pages comme les Variations Enigma, ses deux symphonies, monumentales, mais aussi ses deux concertos instrumentaux, pour violon et pour violoncelle, ont conquis une place plus que respectable au répertoire international. Cependant, l’ensemble de sa production, vaste et diverse, qui comprend aussi bien de remarquables œuvres chorales que de la musique orchestrale, des partitions pour piano, pour orgue et pour diverses formations de chambre, ne s’est imposé que petit à petit dans la conscience collective. Musicien autodidacte ayant acquis son superbe métier “sur le tas”, Elgar est considéré à juste titre comme le compositeur anglais le plus important entre Henry Purcell et Benjamin Britten.

C’est non seulement avec les œuvres citées mais aussi et surtout avec un grand oratorio, The Dream of Gerontius (Le Songe de Gerontius), qu’Elgar fit la preuve de son éminent talent de compositeur, s’inscrivant dans la tradition de l’oratorio haendélien, notamment du Messie, qui a en Grande-Bretagne l’aura d’un objet sacré. Cette tradition s’est perpétuée dans le pays grâce à Haydn, Mendelssohn, Dvorák, Gounod et Saint-Saëns, et Elgar en a recueilli l’héritage.

De bonne heure, il avait découvert les grandes œuvres chorales dans les festivals de renom consacrés à ce répertoire, notamment dans sa ville natale de Worcester. Comme d’autres compositeurs de la fin de l’ère victorienne — notamment Alexander Campbell Mackenzie, Charles Villiers Stanford et Charles Hubert Parry —, il s’efforça ensuite de donner un nouvel élan à l’oratorio de langue anglaise. Le Songe de Gerontius marque à cet égard un nouveau départ. Elgar emprunte ici une nouvelle voie, autant du point de vue du sujet, qui n’est pas biblique, que sur le plan musical.

C’est le renommé Festival de Birmingham, haut lieu de l’oratorio, qui l’avait chargé d’écrire une grande oeuvre chorale pour l’édition 1900 de la manifestation. Le compositeur avait décidé de mettre en musique Le Songe de Gerontius du cardinal Newman, un poème qu’il connaissait depuis un certain temps. S’il termine à temps sa vaste partition, trop peu de répétitions sont prévues pour permettre aux exécutants de maîtriser les difficultés techniques, non des moindres. Les innovations compositionnelles et sonores représentent un énorme défi, parfois insurmontable, pour le chœur et l’orchestre, si bien que le succès n’est pas au rendez-vous. Les insuffisances de l’interprétation jettent un jour défavorable sur l’oeuvre, annoncée comme une “cantate sacrée” par le compositeur. Celui-ci pâtit en outre de ne pas appartenir encore à l’establishment, c’est-à-dire au cercle des musiciens qui, de par leur importance, bénéficient automatiquement de l’attention et de l’estime générales.

Cependant, après la première audition du 3 octobre 1900, à l’hôtel de ville de Birmingham, Le Songe de Gerontius devient l’oratorio anglais le plus prisé en dehors du Messie de Haendel au cours de la première décennie du siècle, ce que l’on n’était pas forcément en droit d’attendre. Julius Buths (1851–1920), un protégé de Richard Strauss à la tête du festival rhénan Niederrheinisches Musikfest, a une telle admiration pour l’oeuvre d’Elgar qu’il décide de la présenter à Düsseldorf. Il la dirige en concert en décembre 1901, s’étant lui-même chargé de traduire le texte en allemand, en présence du compositeur. Celui-ci assiste à un brillant succès, un triomphe même. On projette immédiatement une reprise l’année suivante qui sera accueillie avec le même enthousiasme.

Le succès extraordinaire rencontré sur le continent européen se répercute ensuite en Grande-Bretagne où Le Songe de Gerontius suscite désormais un immense intérêt. Du coup, Elgar reçoit de nouvelles commandes. Il compose deux autres oratorios opulents pour le Festival de Birmingham, The Apostles, en 1903, et The Kingdom, en 1906. Une troisième oeuvre intitulée The Last Judgement devait compléter la série, mais elle ne dépassera pas le stade des esquisses.

Le Songe de Gerontius demeurera la carte de visite d’Elgar et le modèle de l’oratorio anglais moderne. Les critiques tout d’abord formulées par l’Église anglicane, qui trouve le texte de Newman et la musique d’Elgar trop catholiques et pas forcément compatibles avec le dogme dominant, font bientôt place à une adhésion pratiquement unanime aussi bien dans la métropole londonienne qu’ailleurs.

D’un point de vue structurel, l’oeuvre s’articule en deux parties de forme non répétitive, les solistes et le double choeur changeant de rôle en passant de la première, qui se déroule dans l’ici-bas, à la deuxième, située dans l’au-delà. Ainsi le ténor incarne-t-il tout d’abord Gerontius mourant puis son âme. Si l’attribution du rôle principal à un ténor fait certes penser au héros de l’opéra romantique, ici le protagoniste commence par perdre son combat contre la mort avant de pouvoir entreprendre son voyage dans l’au-delà où il est accompagné par un ange (mezzo-soprano) qui se tient à ses côtés pour l’aider. Le rôle du prêtre dans la première partie et celui de l’ange de la mort dans la deuxième sont confiés à une basse, ce qui permet d’assurer un équilibre entre les solistes.

D’un point de vue musical, l’oeuvre est clairement ancrée dans ce qu’on a appelé la “renaissance musicale anglaise”, mouvement national de la fin du XIXe s’inspirant des traditions des siècles passés, notamment en matière de musique religieuse, et en même temps jetant des ponts vers l’esthétique postromantique. On entend des échos manifestes de Mahler et de Strauss, et surtout du Parsifal de Wagner dont le langage exerçait une fascination extraordinaire sur Elgar. Cet opéra, qu’il avait découvert au Festival de Bayreuth en 1892, fut certainement une source d’inspiration du Songe de Gerontius. L’utilisation à grande échelle de la technique du leitmotiv, d’une part, et de nombreux passages s’apparentant à des citations, d’autre part, sont révélateurs à cet égard. Hautement expressif et impressionnant, Le Songe de Gerontius est pour ainsi dire le Parsifal anglais.

Ecrit par Detlef Giese
Traduction Daniel Fesquet

Découvrez l’exploration de l’oeuvre d’Elgar par Daniel Barenboim avec la Staatskapelle Berlin ici

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